Métamorphoses


Être un corps pur, plutôt froid et cristallin, grain de sable ou roc sur la montagne, éclat métallique ou parcelle d’argile.

Vivre en minéral, attendre pendant des siècles, ressentir peu de choses.

Puis commencer à se réchauffer, se liquéfier en une soupe épaisse pour se complexifier et se matérialiser en un corps différencié.

Sentir la chaleur et la lumière agir sur sa propre substance, élaborer sa propre matière.

Dans l’eau tiède prendre forme, être une algue qui ondule sous l’effet du courant.

Puis, sous terre, s’allonger en fibres flexibles, former des filaments souterrains, mycélium blanchâtre s’entrecroisant en un réseau sans fin.

Emerger du sol.

Être un champignon, dégager une odeur putride ou savoureuse.

Former des racines et des tiges, des feuilles et des fleurs, un tronc et des branches.

Vivre en végétal : perdre ses feuilles en automne, s’endormir en hiver, repousser au printemps, avoir soif en été.

Être un brin d’herbe dans une prairie.

Être un arbre revêtu d’une écorce épaisse.

Être une orchidée aux formes étonnantes.

Renaître dans un corps mou, hydre ou ver de terre, huître ou pieuvre.

Sentir dans sa chair des arêtes et des os former une charpente.

Et tout d’un coup pouvoir nager, ramper, courir, manger, sauter, planer au-dessus des autres.

Être un insecte enfermé dans sa carapace.

Être un oiseau paré de couleurs admirables.

Être un félin féroce à l’appétit insatiable.

Et puis être un humain qui écrit des histoires...

***

Cette chose là

Quand je suis rentré dans la pièce, elle était encore là. Elle m’observait calmement, sans rien dire.

Posée sur la table, silencieuse, elle ne cherchait pas particulièrement à se faire remarquer.

Depuis longtemps je me disais qu’elle devait me cacher quelque chose. Mais quoi ? Pourquoi attendait-elle ? Savait-elle des choses sur moi ? Avait-elle des choses importantes à me dire ?

Si elle ne disait rien, peut être n’en pensait-elle pas moins ?

 Apparemment elle ne voyait pas, en tous cas elle n’avait pas d’organes sensoriels visibles. Mais elle devait bien sentir, avoir des impressions. Avait-elle chaud ou froid ? Se sentait-elle nue ? Avait-elle envie qu’on la caresse ?

Elle semblait plutôt froide et dure, mais un rayon de soleil suffisait à la réchauffer, au moins en surface. Elle était alors plus éclatante, elle se mettait à briller sous certains angles et, de ce fait, devenait encore plus mystérieuse.

Une fois, j’avais eu envie de la prendre dans ma main pour essayer de ressentir ce qu’elle était. Mais j’avais du y renoncer, essayer de lui voler ce quelque chose était trop risqué, ce n’était pas honnête, cela aurait pu tout compromettre.

 La nuit il m’arrivait de penser à elle, isolée, si seule dans le noir, en bas dans la salle à manger. Avait-elle peur ? Aurait-elle préféré être ailleurs ? Mais où pourrais-je la mettre ?

J’aurais voulu savoir d’où elle venait. Peut être, il y a très très longtemps avait-elle vécu des choses inimaginables : des chaleurs épouvantables, des compressions incroyables…

Elle devait alors penser que sa vie actuelle était bien monotone, ou carrément insupportable. Mais elle ne disait rien…n’exprimait rien de perceptible, de compréhensible pour un individu comme moi, alors que faire ?

Devais-je la mettre dans ma poche, l’emmener en voyage, la lancer dans la mer ? Je n’osais pas de peur de la fâcher. Parfois j’avais envie de la briser, de la percer, de la pénétrer pour savoir ce qu’elle avait en elle, pour enfin la faire réagir.

Je pouvais aussi lui parler, elle devait bien entendre quelque chose, les vibrations de l’air  avait forcément un impact, si petit soit-il, sur elle. Mais je restais silencieux en face d’elle et j’essayais de communiquer par la pensée, par des vibrations d’un autre  type que je supputais plus riches que la parole.

Plusieurs fois j’ai eu l’impression qu’elle m’écoutait un peu, distraitement, comme si ce que je disais ou pensais n’avait pas beaucoup d’importance. J’étais content sur le moment. Mais peu de temps après, je prenais conscience du ridicule de mon comportement et qu’elle devait bien se moquer de moi.

 

Je l’avais trouvée sur le rebord d’un chemin en montagne, encastrée entre plusieurs couches de glaise. C’est sa couleur et sa forme qui m’avaient intrigué.

Aucune autre chose ne lui ressemblait à proximité. Comment était-elle venue là ? Pourquoi m’avait-elle attiré le regard ? Etait-elle là pour moi, pour que je la ramasse ? Ou, au contraire n’aurais-je pas dû passer, ni la ramasser. Que son destin était tout autre et que je n’aurais jamais du intervenir dans cette affaire-là ?

 

Maintenant je me trouve embringué dans une histoire qui me dépasse et que je me suis senti obligé de décrire par le menu. Je me sens non seulement contraint de le faire, mais aussi de le livrer aux autres en l’écrivant puis en le publiant pour que tout le monde enfin sache …